Dans un entretien au Monde,
le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, pose les conditions de la France en
cas de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne lors du référendum du
23 juin. Il évoque les conditions de relance de l’UE, qui doit jouer un
rôle de puissance protectrice pour ses citoyens.
Que voteriez-vous au référendum sur le «
Brexit » ?
Je veux d’abord rendre hommage à Jo Cox, la députée
travailliste assassinée ; c’est un crime contre le débat démocratique.
Si j’étais Britannique, je voterais résolument « Remain » parce
que c’est l’intérêt du Royaume-Uni. La sortie de l’UE signifierait la
« guerneseyfication » [du nom de l’île anglo-normande qui
dépend de la couronne britannique mais ne fait pas partie de l’UE] du
Royaume-Uni, qui serait alors un petit pays à l’échelle du monde. Il
s’isolerait et deviendrait un comptoir, une place d’arbitrage à la frontière de
l’Europe.
Si les Britanniques font le choix du « Brexit », quel statut leur réserver ?
Si les Britanniques font le choix du « Brexit », quel statut leur réserver ?
Le Conseil européen du 28 juin doit, collectivement,
avoir un message et un calendrier très fermes sur les conséquences d’un vote
négatif. On ne peut pas, dans l’intérêt de l’UE, laisser quelque ambiguïté
planer et trop de temps s’écouler. On est dedans ou dehors. Le jour après la
sortie, il n’y aura plus de passeport financier pour les établissements
britanniques. Le Conseil européen devra lancer un ultimatum aux Britanniques
sur leurs intentions et le président de la République sera très clair à cet
égard. Si le Royaume-Uni veut un traité commercial d’accès au marché européen,
les Britanniques devront contribuer au budget européen comme les Norvégiens ou
les Suisses. Si Londres ne le souhaite pas, ce doit être une sortie totale.
« Quand on n’est plus capable de donner un projet à
l’Europe, on laisse la place à ceux qui doutent »
Notre défi, le jour d’après, est double : éviter la
contamination du « Brexit » et relancer immédiatement la dynamique
d’un projet positif pour l’Europe. Et quand bien même le « Remain » l’emporterait,
la France sera à l’initiative. Le statut négocié en février est un statut
d’exception qui n’a pas vocation à s’étendre aux autres. Quand on n’est plus
capable de donner un projet à l’Europe, on laisse la place à ceux qui doutent.
Comment compenser les 8 milliards de contribution
nette annuelle britannique au budget européen ?
La question du budget sera à discuter. En tout cas, s’ils
veulent avoir accès au marché unique, les Britanniques devront contribuer.
Le Royaume-Uni ne fait partie ni de l’euro ni de
Schengen. S’agit-il d’un vote anti-Europe ou un vote nationaliste ?
De quoi le référendum britannique est-il le nom ? Pour
moi, il traduit la volonté d’une Europe plus efficace, la fin d’une vision
ultralibérale de l’Europe que les Britanniques eux-mêmes ont portée, la fin
d’une Europe sans projet politique, tournée vers son seul marché domestique. La
liberté et l’ouverture sont essentielles dans notre projet, mais la liberté
sans règle conduit à la concurrence déloyale et donc à des situations sociales
et politiques intenables.
Les Britanniques sont en train, avec ce référendum, de
tourner la page de leur propre vision de l’Europe. Les pays, qui ont eu la
vision la plus libérale, qui nous ont mis la pression pour appliquer la
directive Bolkestein [relative au marché intérieur des services],
qui nous ont traités de protectionnistes, sont en train de constater que cette
Europe politiquement impuissante n’est pas soutenable vis-à-vis de leurs
peuples.
Fait-il retourner au protectionnisme et aux frontières ?
Pas du tout. Si on laisse le « Brexit » ronger l’aventure européenne, vous aurez des débats comparables chez les Danois, les Néerlandais, les Polonais, les Hongrois. C’est d’ailleurs déjà le cas. Pour éviter le piège de la fragmentation économique, sécuritaire, identitaire de l’Europe, il faut revenir aux promesses originelles du projet européen : paix, prospérité et liberté. La paix est mise en péril par le terrorisme et les menaces externes, la prospérité par notre incapacité à sortir de la crise, et la liberté par la pression des réfugiés et les conséquences de l’élargissement.
« Depuis 2005, nous n’avons fait que gérer les crises sans proposer de projet »
Cette tension est due à l’incomplétude de l’Europe ; parce qu’au-delà de ces trois promesses, la solidarité est un objectif du projet européen : on n’a pas achevé la convergence de nos systèmes sociaux, de la régulation des flux migratoires ou encore de défense et de sécurité.
Vous proposez plus de convergence. C’est un refrain entendu depuis plus d’une décennie, sans résultat.
On a perdu le fil de l’histoire européenne depuis une dizaine d’années. Depuis 2005, nous n’avons fait que gérer les crises sans proposer de projet. Nous devons délivrer l’Europe de ce qu’elle est devenue. L’Europe a perdu sa capacité à se penser et à se projeter dans le monde. Elle a été obnubilée par ses équilibres internes politiques, économiques, budgétaires, et s’affaisse sur elle-même. Elle finit par se résumer à un vaste marché sans régulation, sans défense de nos préférences collectives.
Sur le numérique par exemple, les Américains ont des
régulations qui leur sont propres. Serons-nous capables d’avoir nos règles
européennes de protection de la vie personnelle ou sur l’exploitation des
données ? C’est indispensable. Nous avons un marché ouvert à tout-va. Les
Chinois inondent l’Europe de leur acier sans respecter les règles. Pour y faire
face, des procédures antidumping existent au niveau européen mais elles mettent
neuf mois à se mettre en place, avec des tarifs de 20 %. Les
Etats-Unis, eux, ripostent deux fois plus vite avec des tarifs de 500 %.
Protéger nos intérêts de manière légitime, c’est le sens même du projet
européen.
Quel serait le cadre de cette relance : l’UE, la seule zone euro ou un club plus restreint ?
L’Union européenne, c’est le cadre premier. Nous devons retrouver une ambition pour l’UE tout entière sur les sujets de défense et de sécurité, de transition énergétique et de numérique car l’Europe est le meilleur moyen de répondre à ces grands défis. Et puis il faut avoir un projet de plus forte intégration qui permet une véritable convergence à quelques-uns au sein de la zone euro. C’est la proposition du président de la République. Le socle doit être Paris et Berlin, Rome certainement aussi. Les instruments, ce sont un budget de la zone euro, un commissaire et un Parlement de la zone euro.
« La politique d’un pays ne peut avoir l’austérité budgétaire comme unique horizon »
Eric Piermont / AFP
Mais aujourd’hui, nous sommes bloqués par deux tabous :
un tabou français, qui est le transfert de souveraineté, et un tabou allemand,
celui des transferts financiers ou de solidarité. On ne peut pas avancer sans
les faire sauter.
Comment la France, qui a passé son temps à ne pas
respecter ses engagements de réduction des déficits, peut-elle inspirer
confiance à l’Allemagne ?
Le préalable réside dans la crédibilité des politiques
françaises. Les politiques budgétaires et de compétitivité menées par le
gouvernement depuis quatre ans favorisent une plus grande convergence. Cela
implique l’existence de mécanismes de solidarité et des transferts budgétaires
entre les Etats membres. Les écarts qui se sont creusés au cours de la décennie
qui a précédé la crise n’ont pas été bons. Les Allemands eux-mêmes sont en
train de converger sur plusieurs aspects de leur politique économique :
leur dynamique salariale se rapproche de la nôtre et grâce à notre action, nos
coûts de production dans l’industrie sont repassés sous les leurs.
Au paroxysme de la crise grecque, en 2015, qui avait
raison : le premier ministre, Alexis Tsipras, ou son ministre des finances
d’alors, Yanis Varoufakis ?
Varoufakis avait raison à long terme parce qu’il disait
qu’il fallait une restructuration de la dette grecque et que la politique
d’austérité ne permettrait pas de retrouver un cycle de croissance durable.
Seulement, il n’a pas accepté l’idée qu’il fallait d’abord obtenir un compromis
européen pour continuer à avancer, ce que M. Tsipras a réussi à faire. Mais on
est en train de voir qu’au-delà du sujet de la restructuration de la dette va
se poser assez vite la question de la soutenabilité de la politique budgétaire
imposée à la Grèce. Car la politique d’un pays ne peut avoir l’austérité
budgétaire comme unique horizon.
Faut-il instaurer un mécanisme de restructuration des
dettes publiques dans la zone euro ?
C’est un sujet sur lequel il faut qu’on avance, notamment à
la demande des Allemands. Mais il ne faut ouvrir ce débat que si des mécanismes
de solidarité budgétaire et financière ont été instaurés préalablement, sinon
on va provoquer une nouvelle fragmentation de la zone euro. L’Allemagne a 8,5
points de PIB d’excédent vis-à-vis du reste du monde et ne réalloue pas cette
épargne dans la zone euro.
Les Allemands disent que vous avez pour seul projet de
prendre leur argent.
C’est faux, et j’en veux pour preuve que nous avons un taux
d’épargne relativement élevé, mais il est vrai que d’autres pays ont besoin de
ces capitaux. Je souligne que l’euro profite d’abord à l’Allemagne et qu’il
serait pertinent pour le retraité allemand d’investir dans ces pays, cela lui
rapporterait plus qu’en investissant chez lui.
« Notre défi, ce ne sont pas nos petites guérillas,
c’est de savoir comment l’Europe existe, défend sa vision, ses intérêts et se
protège dans ce monde d’incertitude »
On est encore en train de payer une guerre de religion qui
ne dit pas son nom : le nord de l’Europe a plutôt une lecture calviniste
de la crise financière. Pour eux, certains Etats n’ont pas fait les efforts
nécessaires et doivent payer jusqu’à la fin de leurs jours. Et puis il y a les
catholiques, dont nous sommes, qui sont allés à confesse, ont racheté une
partie de leurs péchés. Mais désormais il faut les racheter parce que la vie
doit reprendre ses droits… C’est ça qui empêche l’Europe d’avancer. Si on reste
dans cette opposition, l’Europe se tuera toute seule, comme elle l’a fait
plusieurs fois dans son histoire.
L’Europe doit regarder le monde : le risque
géopolitique n’a jamais été aussi grand, en Afrique et au Moyen-Orient. La
meilleure réponse à cela, c’est l’Europe. Il y a, aujourd’hui, deux grands
blocs – l’asiatique et l’américain – dont le risque est qu’ils se parlent en
face-à-face en nous oubliant. Notre défi, ce ne sont pas nos petites guérillas,
c’est de savoir comment l’Europe existe, défend sa vision, ses intérêts et se
protège dans ce monde d’incertitude.
Sur les réfugiés, qui a eu raison, la chancelière
allemande Angela Merkel ou le premier ministre français Manuel Valls, qui l’a
critiquée ?
Sur le plan moral et politique, la réaction d’Angela Merkel
était conforme à nos valeurs. Mais elle a eu des problèmes de mise en œuvre.
Elle n’a pas construit de consensus européen avant de prendre sa décision. Cela
a mis ses partenaires en difficulté. En Europe, on doit coordonner ses
décisions avec ses partenaires pour avancer ensemble.
Que dites-vous aux jeunes Européens ?
L’Europe doit permettre aux Européens de vivre mieux. Sa
promesse n’est pas de dire aux jeunes Espagnols qu’ils vont trouver du travail
à Berlin, mais qu’ils vont mieux vivre à Madrid. Nous sommes en train de la
trahir. Nous avons aujourd’hui une nouvelle génération d’Européens née dans les
années 1990, qui n’a connu que la crise, les baisses de salaires et qui
arrive sur le marché du travail avec un taux de chômage qui atteint parfois
50 %. Nous construisons une génération qui sera immanquablement eurosceptique,
sauf si on lui laisse la chance de réinventer l’Europe.
Comment ?
Nous sommes en train de fermer la parenthèse d’une Europe
sans projet politique. Il faut réinventer une Europe de la puissance qui se
pense par rapport au reste du monde et définit ses règles de souveraineté. Pour
cela, il faut lancer un débat politique et démocratique sur l’Europe dont nos
concitoyens ont besoin. Nous subissons la décision d’un Etat, le Royaume-Uni,
qui a dit « retenez-moi ou je fais un malheur ».
Il faut d’abord retrouver une légitimité démocratique, une
intensité citoyenne dans cette Europe. Chaque Etat membre devrait organiser dès
à présent un débat démocratique le plus large possible afin de préparer l’étape
d’après ; les élections françaises et allemandes en 2017 doivent
aussi être l’occasion de ce débat.
« Nous sommes en train de tourner la page de la
social-démocratie à l’ancienne »
Il faut également recréer un sentiment d’appartenance car on
ne fera pas avancer l’Europe seulement avec la décision de quelques-uns dans un
bureau. L’Europe a marché pour beaucoup de jeunes grâce à Erasmus ; il
faut continuer avec un Erasmus généralisé, par un semestre d’étude, de stage ou
d’apprentissage pour chaque jeune Européen. Ce n’est pas un gadget.
Avec qui construire cette Europe, alors que les partis
sociaux-démocrates sont en dessous de 20 % des suffrages dans les pays
européens ?
Nous sommes en train de tourner la page de la
social-démocratie à l’ancienne. La clé est de savoir comment on construit un
progressisme européen, avec des sociaux-démocrates, des gens plus à gauche mais
aussi avec des partis du centre-droit européen, qui veulent une Europe qui
avance avec de la régulation, des éléments de protection et de solidarité et
une politique de réforme responsable.
Le candidat à la primaire de la droite et du centre Alain
Juppé peut en faire partie ?
C’est à lui de le dire. Pas à moi.
Faut-il renoncer au traité de libre-échange
transatlantique (Tafta) avec les Etats-Unis pour préserver la souveraineté
européenne ?
Le Tafta, c’est une discussion avec les Etats-Unis sur nos
préférences collectives respectives et la manière de les faire converger.
Aujourd’hui, les conditions ne sont pas remplies. Mais faut-il fermer la porte
de toute éternité ? Je ne le crois pas. Le premier débat à avoir avec les
Américains est de savoir comment on protège nos intérêts et nos préférences
collectives. Nous devons parler par exemple d’accès aux marchés publics et aux
services financiers américains. Ce n’est pas mûr aujourd’hui, mais il faut se
penser dans un monde ouvert, en regardant bien les équilibres mondiaux,
notamment la Chine et la nécessité d’un lien fort avec les Américains.